La dépression post-partum touche aussi les pères : plus de 10 % d’entre eux la développent dans l’année qui suit la naissance, contre 17 % des mères. Elle s’installe souvent plus tard, plus lentement, et se cache derrière de l’irritabilité, du retrait ou un excès de travail. Un changement de comportement qui dure plus de deux semaines justifie d’en parler à un médecin, une sage-femme ou un psychologue, même si l’on ne se sent pas « vraiment déprimé ».
Un père peut traverser les premières semaines avec un bébé en se sentant vide, en colère ou inutile, sans que personne, lui compris, ne pense à une dépression. C’est pourtant une maladie reconnue, qui se soigne et qui touche plus d’un père sur dix dans l’année suivant la naissance. Voici comment la reconnaître, ce que disent les chiffres et vers qui se tourner.
De quoi parle-t-on quand on dit « daddy blues » ?
La dépression post-partum, aussi appelée dépression périnatale ou postnatale, est une maladie qui peut apparaître dans les semaines ou les mois suivant l’arrivée d’un enfant. Chez le père ou le co-parent, on parle parfois de « daddy blues ». Le terme prête à confusion. D’après Boiron, il est construit sur le modèle du baby blues, mais il n’est pas la forme masculine du baby blues : il désigne la dépression post-partum des pères.
La différence tient à la durée. Le baby blues est un coup de fatigue émotionnelle de quelques jours, qui s’efface seul. La dépression, elle, s’installe, dure et demande un accompagnement. Elle ne dit rien du courage ni de l’amour que le père porte à son enfant.
Combien de pères sont concernés ?
Les chiffres varient selon la méthode, mais ils vont tous dans le même sens : le phénomène est loin d’être rare. L’Inserm écrit que, chez les personnes en bonne santé, 17 % des mères et plus de 10 % des pères sont susceptibles de développer une dépression post-partum dans l’année suivant la naissance. Un sondage cité par le laboratoire Gallia, réalisé en 2021, indique que 18 % des pères disent avoir connu un épisode dépressif ou s’être sentis déprimés pendant cette période.
| Source | Chiffre | Ce qu’il mesure |
|---|---|---|
| Inserm, janvier 2023 | Plus de 10 % des pères | Risque de dépression post-partum dans l’année suivant la naissance |
| Inserm, janvier 2023 | 17 % des mères | Même période, pour comparaison |
| Sondage Opinion Way, 2021 (cité par Gallia) | 18 % des pères | Pères disant avoir connu un épisode dépressif ou s’être sentis déprimés |
| Cohorte Elfe, à 2 mois | 4,5 % à 5,7 % des pères | Dépression repérée par questionnaire, selon la prise du congé paternité |
L’écart entre 4,5 % à deux mois et plus de 10 % sur un an a une explication simple. Chez le père, la dépression apparaît souvent plus tard que chez la mère, et le risque augmente sur les douze premiers mois, d’après Gallia. Un dépistage fait à deux mois en rate donc une partie.
Les signes chez le père
Chez les pères, les symptômes sont généralement moins apparents et plus progressifs, selon Boiron. Ils ressemblent moins à la tristesse qu’on imagine et davantage à un repli ou à une tension. Les signes les plus cités dans les sources consultées sont les suivants.
- Le doute permanent et la perte de confiance en soi.
- Le manque d’envie de s’occuper du nouveau-né ou de s’y intéresser.
- L’envie de s’absenter du foyer, ou un surinvestissement au travail.
- Le sentiment de ne pas trouver sa place entre la mère et l’enfant.
- Le retrait des relations sociales et les difficultés à échanger avec sa partenaire.
- La colère et l’agressivité, plus fréquentes chez le père que chez la mère d’après Gallia.
- Des troubles du sommeil, une perte d’appétit ou de poids, un changement de libido.
- Dans certains cas, une consommation excessive d’alcool ou de drogues.
Un autre site de santé décrit la « dépression souriante » : le père souffre à l’intérieur mais ne montre rien, pour ne pas inquiéter. Il énumère huit signes d’alerte : fatigue intense et constante, tristesse continue, perte d’intérêt, sautes d’humeur, impuissance, conflits dans le couple, comportement dépendant et pensées noires qui tournent.
Toutes les nuits courtes fatiguent, et ce n’est pas une dépression. Le repère donné par Gallia est la durée : tout changement durable de comportement, au-delà de deux semaines, doit être surveillé et pris en charge. Une fatigue qui ne se répare pas après une bonne nuit, ou qui s’accompagne d’une perte d’intérêt pour tout, mérite un avis.
Baby blues, daddy blues, dépression : ce qui les sépare
Les trois termes se mélangent dans les conversations. Le baby blues survient chez la mère entre le deuxième et le cinquième jour après la naissance et disparaît spontanément en quinze jours environ, d’après Boiron. Il touche 50 à 80 % des mères. La dépression post-partum, elle, peut apparaître pendant les semaines ou les mois suivants et se prolonger bien plus longtemps. Pour le père, c’est ce second schéma qui s’applique, avec un début souvent décalé.

Pour la mère, l’article sur le test de dépression post-partum et l’échelle d’Édimbourg détaille un questionnaire de repérage. Il s’adresse aux mères, mais il donne une idée de ce que les professionnels cherchent à repérer.
Les facteurs de risque
Les facteurs avancés par les sources se regroupent en quatre familles. Ils ne prédisent rien à eux seuls, mais plusieurs réunis augmentent le risque.
- L’histoire personnelle : un épisode dépressif avant la naissance rend la dépression après l’accouchement plus probable, d’après Boiron.
- L’isolement : manque de soutien des proches, couple tendu ou séparation, impression d’être exclu de la relation entre la mère et le bébé.
- La situation matérielle : chômage, revenus faibles, situation professionnelle ou financière stressante, grossesse ou accouchement difficile.
- La biologie : certaines études rapportent des niveaux plus faibles de testostérone chez les pères qui présentent davantage de symptômes dépressifs, et des taux bas de prolactine et de cortisol pourraient compliquer l’adaptation au rôle de père.
Un point revient partout : l’image du « parent idéal et épanoui » renvoyée par la société. Gallia souligne qu’elle renforce la honte et la culpabilité du parent qui se sent incapable de s’occuper de son bébé et d’y prendre du plaisir.
Quand la mère est elle-même touchée
Le principal facteur de risque pour le père est la dépression de sa partenaire. Boiron cite des études où la dépression postnatale paternelle se situerait entre 24 et 50 % lorsque la mère est touchée, contre 1,2 à 25,5 % quand elle ne l’est pas. L’écart est large, mais le sens est net.
Gallia décrit un « effet balancier » : au moment où la mère commence à aller mieux, c’est le co-parent qui connaît des épisodes dépressifs. Pour une mère qui se rétablit, cela vaut un conseil pratique : la fin de sa propre crise n’est pas le moment de baisser la garde sur l’humeur de son conjoint.
Le sommeil joue aussi son rôle. La fatigue des nuits, les réveils nocturnes du nouveau-né et le manque de sommeil pèsent sur les deux parents. Un bébé qui tète toutes les heures la nuit épuise la mère comme le père, et l’épuisement fragilise l’humeur de chacun.
Le congé paternité protège-t-il ?
C’est l’un des rares résultats français chiffrés. L’Inserm a exploité la cohorte Elfe, qui suit plus de 13 000 mères et près de 11 000 pères dont les enfants sont nés en 2011. Les chercheurs ont comparé le risque de dépression à deux mois selon que le père avait pris, prévoyait de prendre ou ne prenait pas un congé paternité de deux semaines.
| Situation du père | Part des pères | Pères déprimés à 2 mois | Mères déprimées à 2 mois |
|---|---|---|---|
| Congé paternité pris | Plus de 64 % | 4,5 % | 16,1 % |
| Congé prévu | 17 % | 4,8 % | 15,1 % |
| Pas de congé, pas de projet | Près de 19 % | 5,7 % | 15,3 % |

Il faut lire ce résultat avec mesure. L’écart est faible, de l’ordre d’un point, et il s’agit d’une association observée, pas d’une preuve de cause à effet. Chez les mères, l’étude ne trouve aucun bénéfice significatif lorsque le conjoint prend son congé. Boiron rappelle que le congé est depuis passé à 28 jours, et que les effets de sa durée et de son moment restent à explorer.
Les effets possibles sur le bébé
Le sujet inquiète, il faut donc le poser sans dramatiser. Boiron cite une étude menée en 2008 par l’université de Cambridge, selon laquelle la dépression post-partum paternelle est associée à des troubles psychiatriques chez les enfants sept ans plus tard, dont des comportements négatifs ou provocants envers l’autorité, indépendamment de la dépression maternelle. Une hypothèse avancée : des réponses non adaptées du père aux sollicitations de l’enfant créeraient des interactions difficiles.
Une association n’est pas une fatalité. La même source insiste sur l’autre versant : dès les premiers signes, consulter pour être accompagné protège toute la famille. Les chercheurs réclament d’ailleurs davantage de travaux pour construire une politique de santé publique de prévention.
Quand consulter, et qui
Le seuil le plus simple vient de Gallia : un changement durable de comportement, au-delà de deux semaines. D’autres situations ne se négocient pas : des idées noires, l’impression de ne plus pouvoir tenir, ou des accès de colère ingérables.
- Aborder d’abord le sujet avec sa partenaire ou un proche bienveillant : le plus important est de ne pas rester isolé.
- Voir un professionnel : médecin généraliste, psychologue, psychiatre ou sage-femme. Gallia cite cette liste, notamment si la co-parente a connu un épisode dépressif.
- Chercher un groupe de parole réservé aux hommes, parfois proposé par des associations ou des lieux d’accueil parents-enfants.
- En cas d’accès de colère impossible à contrôler : s’isoler, passer le relais à l’autre parent et en parler à un médecin ou à un autre professionnel de santé.
- En cas de danger immédiat pour soi, pour le bébé ou pour la mère : appeler le 15.
Les mères disposent de deux consultations postnatales obligatoires, qui permettent notamment de faire le point sur leur santé mentale. Il est rare que les pères y soient associés, rappelle Gallia, et ils ont donc peu de contacts avec les professionnels de la périnatalité. Le suivi des six semaines de suites de couches reste une occasion de poser la question de l’humeur, pour les deux parents.
Ce que la mère et l’entourage peuvent faire
Les hommes se confient moins facilement et expriment plus difficilement leurs émotions, ce qui complique le diagnostic. Gallia le dit sans généraliser. C’est donc souvent à l’entourage d’ouvrir la porte. Une question simple, posée sans jugement, suffit : « Comment tu vas, toi, en ce moment ? » La répéter une semaine plus tard compte autant que la première fois.

Quelques gestes concrets aident à protéger les deux parents :
- Se relayer pour dormir, par tranches de quelques heures plutôt que de se partager la nuit au hasard.
- Garder du temps à deux qui ne parle pas du bébé, même quinze minutes.
- Donner au père des gestes précis avec le bébé (bain, change, portage), pour qu’il trouve sa place plutôt que de rester spectateur.
- Prévenir les proches qu’on attend d’eux de l’aide concrète, des repas ou des courses, et pas seulement des visites.
- S’informer à deux : savoir que la dépression existe aussi chez le père change déjà la façon de regarder un conjoint irritable ou absent.
Pour la mère comme pour le père, ces premières semaines se passent mieux quand le soutien arrive avant la crise. Un père qui demande de l’aide tôt n’abandonne pas sa famille : il la protège.
Questions fréquentes
Un père peut-il faire une dépression post-partum ?
Oui. L’Inserm indique que plus de 10 % des pères sont susceptibles de la développer dans l’année qui suit la naissance, contre 17 % des mères. Elle est souvent plus tardive et moins visible que chez la mère, ce qui retarde le repérage.
Quels sont les premiers signes de la dépression post-partum chez l’homme ?
Un retrait, une irritabilité inhabituelle, un manque d’intérêt pour le bébé, l’envie de s’absenter ou de travailler davantage, des troubles du sommeil et de l’appétit. Chez le père, la colère est plus fréquente que chez la mère. Un changement qui dure plus de deux semaines doit alerter.
Combien de temps dure le daddy blues ?
Le terme désigne la dépression post-partum du père, pas un simple baby blues : elle ne s’arrête pas d’elle-même en quelques jours. Elle peut apparaître sur toute la première année et durer plusieurs mois sans prise en charge. Un accompagnement raccourcit le parcours.
Le baby blues existe-t-il chez le papa ?
Le baby blues décrit une baisse de moral passagère de la mère, entre le deuxième et le cinquième jour après la naissance. Un père peut aussi se sentir dépassé les premiers jours. Si cela dure ou s’aggrave au-delà de deux semaines, il ne s’agit plus d’un simple coup de fatigue.
Le congé paternité réduit-il le risque de dépression ?
D’après l’étude Elfe relayée par l’Inserm, 4,5 % des pères ayant pris deux semaines de congé présentent une dépression à deux mois, contre 5,7 % de ceux qui n’en ont pas pris. L’écart est faible, et l’étude montre une association, pas une preuve de cause.
Qui consulter quand on est un père en souffrance ?
Le médecin généraliste est le premier interlocuteur. Un psychologue, un psychiatre ou une sage-femme peuvent aussi écouter et orienter. Les groupes de parole pour hommes, proposés par certaines associations, aident à sortir de l’isolement. En cas de danger immédiat, on appelle le 15.
Si vous reconnaissez des signes chez votre conjoint, ou chez vous, choisissez un moment calme cette semaine pour en parler. Notez depuis quand les changements durent : c’est la première chose qu’un professionnel demandera. Prenez ensuite rendez-vous avec un médecin ou une sage-femme, sans attendre que « ça passe ».
Inserm, Les pères bénéficiant de 2 semaines de congé paternité seraient moins à risque de développer une dépression post-partum, salle de presse, 4 janvier 2023 : données de la cohorte Elfe et prévalence de la dépression post-partum.